INTERVIEW eDOUARD MARPEAU
ENSEIGNANT ET DESIGNER GRAPHIQUE A l’ESMA

« Dans mon métier de designer graphique, il ne s’agit pas seulement de produire quelque chose de fonctionnel ou d’esthétiquement plaisant, mais de créer des formes visuelles qui servent un usage réel, qui facilitent la compréhension et la transmission d’un message. »

Pour vous, que signifie « un design utile » dans votre métier de designer ?

Il me semble que le mot « utile » doit être pris au sens large. Dans mon métier de designer graphique, il ne s’agit pas seulement de produire quelque chose de fonctionnel ou d’esthétiquement plaisant, mais de créer des formes visuelles qui servent un usage réel, qui facilitent la compréhension et la transmission d’un message. Le design utile, c’est un design qui s’efface presque derrière son rôle, qui clarifie, qui structure. C’est l’héritage du Bauhaus, du style international ou du graphisme suisse : penser la lisibilité, la hiérarchie, la fonction avant l’ornement. Par ailleurs, l’utile ne peut plus se réduire à sa seule question fonctionnelle : il doit inclure aussi l’utilité sociale et la question environnementale.

Quels seraient les critères pour dire d’un projet qu’il est utile ?

La clarté et l’impact : le message est-il compris sans ambiguïté ?

L’accessibilité : est-ce que ce travail s’adresse à toutes et tous, sans exclure par son langage ou son code visuel ?

La pertinence : est-ce que la solution apportée correspond réellement au problème posé ?

La durabilité : est-ce un projet pensé pour durer, dans le temps et dans son contexte ?

Si ces critères sont réunis, alors on est sur un design qui a une utilité, au-delà de la simple séduction visuelle.

Avez-vous un projet ou un objet en tête qui vous paraît le mieux refléter cette question d’utilité ?

Je pourrais citer les dix principes du bon design de Dieter Rams, qui semble particulièrement d’actualité : « un bon design est utile », « un bon design est honnête », « un bon design est durable etc.
Mais si je dois donner un exemple plus concret, je pense à la signalétique de Jean Widmer pour le Centre Pompidou ou pour les autoroutes françaises. C’est un travail discret, mais essentiel. On n’y pense pas forcément, et pourtant, ces systèmes de signes organisent notre quotidien, ils facilitent nos déplacements, ils créent une identité claire et cohérente.

Quelles seraient aujourd’hui les compétences primordiales pour un jeune designer ?

Il y a bien sûr des compétences techniques — maîtriser les outils, comprendre les supports imprimés et numériques — mais je dirais que les plus importantes sont ailleurs. La capacité à analyser un contexte, à comprendre un besoin, à développer une pensée critique. Un jeune designer doit savoir questionner : « pourquoi ce projet existe ? », « pour qui ? », « avec quel impact ? ».
Il doit aussi être curieux, cultivé visuellement mais aussi socialement et politiquement. Nous ne travaillons pas dans le vide : chaque affiche, chaque identité, chaque visuel s’inscrit dans une société. Pour moi, un designer doit aujourd’hui se poser la question de l’utilité sociale de son travail, il est essentiel de penser son travail et sa démarche de création en phase avec des enjeux et des contextes où le design à son rôle à jouer.

Signalétique routière par Jean Widmer

Jean Widmer, né le 31 mars 1929 à Frauenfeld en Suisse, est un graphiste suisse. Il est le concepteur de nombreux programmes d’identités visuelles.

Dieter Rams

Dieter Rams, né le 20 mai 1932 à Wiesbaden, est un designer industriel allemand contemporain, étroitement associé aux produits de consommation de la société Braun et à l’école fonctionnaliste du design industriel.